J'ai fondé un magazine en 2015. La ligne, le lecteur, les rubriques, l'équipe : tout a tenu. Ce qui n'a pas tenu, c'est la cadence, la seule chose qui ne se décide pas une fois pour toutes.

En 2015, avec Maury Legran, j’ai fondé JCD Mag, un magazine pour une génération qui n’avait pas son titre : les jeunes cadres, non pas définis par leur âge mais par une manière d’être et d’agir. Le titre a mûri cinq ans avant d’ouvrir au public en 2020. Deux numéros imprimables ont paru. Le site a publié 231 articles. Le dernier date d’août 2023.
Le magazine est en sommeil. Je pourrais raconter ça comme un échec de conception. Ce serait faux, et ce serait surtout inutile pour quiconque monte un dispositif de communication aujourd’hui.
Ce qui a tenu
La conception, tout entière.
Le lecteur a été défini avant les rubriques : les trois mots du sigle, chacun avec sa définition. Les rubriques ont été arrêtées dès 2015, en même temps, et elles n’ont pas bougé. La promesse tenait en cinq verbes, informer, divertir, orienter, proposer, engager le débat, portés par des formats précis. Le partage entre le site, au fil de l’eau, et les numéros, deux par an, était clair. Une équipe de quatre décidait en conférence de rédaction de ce qu’on traitait avant que quiconque écrive. Et une décision éditoriale, pas de politique, définissait le titre autant que ses rubriques.
Je ne changerais rien à tout cela. Je l’ai relu avec dix ans de recul : ça tient encore.
Ce qui n’a pas tenu
Le rythme.
Fonder un magazine est un projet. Le tenir en est un autre, beaucoup plus difficile, et d’une nature différente. La ligne éditoriale se définit une fois. Le rythme se gagne chaque semaine, et il se perd de la même façon : une semaine, puis une autre.
Les occupations professionnelles ont fini par prendre le pas, et la publication s’est espacée. Ce n’est ni un défaut de conception ni un manque d’idées. C’est une question de charge, et c’est précisément la difficulté que je n’avais pas anticipée en 2015. On prépare la ligne, le lecteur, le dispositif. On ne prépare pas la cinquantième semaine.
Pourquoi c’est transposable
Parce que c’est vrai de tout dispositif de communication qui doit durer, pas seulement d’un magazine.
Une page à animer, une lettre d’information, un blog, une présence à tenir pour un client : dans chaque cas, la conception est un projet fini, et la tenue est un projet sans fin. Un site se livre une fois ; une présence se tient chaque semaine. C’est le travail le moins visible et le plus exigeant, et c’est celui qu’on sous-estime au moment de décider, parce qu’au moment de décider, on est encore dans la conception.
Quand on me demande aujourd’hui d’accompagner une présence dans la durée, la première question que je pose n’est pas « que voulez-vous dire ? » mais « qui tiendra la cinquantième semaine, et avec quel temps ? ». Si la réponse n’existe pas, le dispositif ne durera pas, quelle que soit la qualité de ce qu’on aura conçu.
Ce que ça devient
Une reprise de JCD Mag est en préparation, à mesure que je réoriente mon temps vers mes projets personnels. Elle ne commencera pas par une refonte de la ligne : la ligne est bonne. Elle commencera par une cadence tenable, décidée avant le premier article, et choisie petite pour qu’elle tienne.
C’est ce que ce magazine m’a appris, et c’est la seule chose que j’aurais voulu savoir en 2015 : un projet éditorial ne meurt presque jamais de sa conception. Il meurt du rythme.